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RDC : 1 600 entreprises exploitent illégalement les minerais du Sud-Kivu – comment la redevabilité du secteur minier peut aider à mettre fin à l’économie de guerre
Au moins 1 600 entreprises exploitent illégalement les ressources du Sud-Kivu, a déclaré le gouverneur de la province devant des députés français. Où partent les minerais, à qui ils profitent – et comment la redevabilité du secteur minier peut aider à mettre fin à l’économie de guerre.

14 avril 2025 – Au moins 1 600 entreprises exploitent illégalement les ressources du Sud-Kivu. Le gouverneur du Sud-Kivu, Jean-Jacques Purusi Sadiki, l’a affirmé devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française le 2 avril 2025, lors d’une audition sur la situation sécuritaire et économique dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Ses chiffres décrivent un secteur minier dont l’essentiel de la richesse échappe à l’État – et nourrit la guerre.

1 600 entreprises là où 400 étaient attendues
À sa prise de fonctions en juin 2024, le gouverneur a lancé une réforme du secteur minier. Un mois plus tard, le 18 juillet 2024, un arrêté a suspendu toute activité minière dans la province afin d’identifier les entreprises qui y travaillent.
« Nous attendions 400 entreprises, 1 600 se sont présentées – certaines opéraient depuis 8 à 10 ans sans permis, sans payer de taxes et sans être enregistrées. »
Jean-Jacques Purusi Sadiki, gouverneur du Sud-Kivu
Beaucoup de ces entreprises, a-t-il expliqué, n’ont jamais payé de taxes et ne disposent ni de permis d’exploitation ni de permis de recherche : elles exploitent, transportent et font traverser la marchandise de l’autre côté de la frontière. La plupart sont détenues par des capitaux chinois et s’inscrivent dans un réseau plus large qui exploite l’or, le coltan, la cassitérite, le cuivre et le diamant.
Une province riche en minerais stratégiques
Le Sud-Kivu recèle de l’or, de la cassitérite (minerai d’étain), du coltan – indispensable à l’industrie électronique – et du wolframite, utilisé dans l’aéronautique. Ces minerais sont extraits de façon artisanale ou industrielle, souvent illégalement, ce qui alimente les trafics et la corruption.
Une grande partie du minerai transite par les pays voisins – Rwanda, Ouganda et Burundi – avant d’atteindre les marchés internationaux. Ce commerce informel prive l’État congolais de recettes considérables et finance un réseau opaque qui fait vivre les groupes armés.
Où partent les minerais
Pour le gouverneur, comme pour des experts de l’ONU, ce réseau profite au Rwanda, qui sert de porte d’entrée aux multinationales grâce à ses infrastructures et à ses chaînes d’approvisionnement : les acheteurs accèdent aux minerais congolais par le pays voisin et contournent un marché congolais désorganisé. Il a évalué l’or sorti en contrebande pour être raffiné au Rwanda, « qui a installé des raffineries juste à la frontière », à 750 tonnes tous les six mois – un chiffre qui n’a pas été vérifié de façon indépendante.
Le 17 mars 2025, l’Union européenne a sanctionné la raffinerie rwandaise Gasabo Gold Refinery pour sa contribution à l’extraction et au trafic illégaux de ressources naturelles de l’Est de la RDC (The EastAfrican). Kigali nie toute implication.
Selon le gouverneur, 67 % des minerais de la province partent au Moyen-Orient – Dubaï, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite – et moins de 2 % vers l’Europe ; le reste part en Chine. En janvier 2025, un rapport du Groupe d’experts de l’ONU a établi que des rebelles avaient exporté frauduleusement au moins 150 tonnes de coltan vers le Rwanda en 2024, depuis les mines de Rubaya qu’ils contrôlent au Nord-Kivu – la plus importante contamination jamais enregistrée des chaînes d’approvisionnement en minerais de la région (Reuters, via Mining Weekly). Trop d’acheteurs étrangers ferment encore les yeux sur l’origine de ce qu’ils achètent.
Une guerre économique
Pour le gouverneur Purusi Sadiki, le conflit dans l’Est de la RDC est d’abord économique : il s’agit de contrôler les terres, le commerce et les minerais. « Les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, calquent leur progression sur l’emplacement des sites miniers », a-t-il déclaré. Le Rwanda affirme n’avoir pris que des mesures défensives pour « protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale » face aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), qu’il considère comme une « menace existentielle » depuis qu’elles se sont réfugiées en RDC après le génocide de 1994.
Les rivalités entre groupes armés pour le contrôle des zones minières – les FDLR, des groupes Maï-Maï congolais, le M23 et d’autres groupes armés locaux et étrangers – alimentent largement le conflit au Sud-Kivu. Le CERC a montré comment la corruption et la guerre se nourrissent l’une l’autre : Conflits et corruption.
Le prix payé par la population
Le pillage des ressources frappe d’abord la population. L’exploitation artisanale se déroule souvent dans des conditions inhumaines, avec du travail forcé, le travail des enfants et un danger permanent pour les creuseurs. L’insécurité perturbe aussi l’agriculture, principale source de revenus de nombreuses familles : quand les agriculteurs ne peuvent plus accéder à leurs champs, l’insécurité alimentaire devient chronique.
Des réformes – et la corruption à l’intérieur
Pour sortir des tensions, le gouverneur propose un accord « mines pour la paix, la sécurité et le développement » : faire entrer davantage d’entreprises européennes et américaines dans le secteur minier congolais, dans l’espoir que leur présence dissuade les groupes armés et stabilise la région. Le président Félix-Antoine Tshisekedi partage l’idée que les intérêts occidentaux peuvent aider à rétablir l’ordre, et Kinshasa négocie un accord sur les minerais avec Washington.
Mais les premiers mois du gouverneur montrent aussi les obstacles internes : la corruption et une fiscalité écrasante de plus de 1 400 taxes, dont 147 qu’il juge inutiles et veut supprimer. Il a annoncé la réduction de la pression fiscale de 80 % à 26 %, la bancarisation des transactions et la digitalisation des guichets (Actualite.cd). Selon lui, les recettes minières mensuelles de la province sont passées de 500 000 à 1,75 million de dollars après un seul mois de réformes.
Ce que demande le CERC
Les minerais qui sortent sans laisser de trace paient des armes, pas des écoles ni des centres de santé. La redevabilité du secteur minier est une condition de la paix. Le Centre de Recherche sur l’Anti-Corruption (CERC) demande :
- la publication de la liste des 1 600 entreprises, avec l’état de leurs permis, les taxes qu’elles paient et leurs bénéficiaires effectifs ;
- la publication mensuelle des recettes minières de la province et de leur utilisation, pour que les citoyens puissent vérifier les résultats des réformes ;
- moins de taxes, payées par la banque et aux guichets numériques, avec des recettes rendues publiques – moins d’argent liquide, c’est moins d’occasions de corruption ;
- la traçabilité des minerais de la mine à la raffinerie, et des sanctions contre les acheteurs et les raffineurs qui traitent des minerais venant de zones contrôlées par des groupes armés ;
- des contrats transparents dans tout nouveau partenariat avec des entreprises ou des États étrangers, avec un suivi indépendant par la société civile et les communautés minières.
Dans son rapport de la société civile sur la Convention des Nations Unies contre la corruption, le CERC a constaté que la RDC n’impose pas de déclarer les bénéficiaires effectifs des entreprises – une des failles qui permettent aux exploitants illégaux de se cacher. À la Conférence des États parties à la Convention, en décembre 2023, le CERC est intervenu sur les liens entre la corruption, le financement du crime et les conflits dans l’Est du Congo : Le CERC aux Nations unies : de la conférence de la CNUCC à Nairobi. Avec GovCheck, les citoyens peuvent déjà documenter et signaler les irrégularités dans les projets et les budgets publics.
Mise à jour, mai 2026 : activités minières suspendues à Mwenga et Shabunda
Le 22 mai 2026, le ministre des Mines, Louis Watum Kabamba, a signé une directive suspendant pour trois mois les activités minières dans les territoires de Mwenga et Shabunda, au Sud-Kivu, en réponse à l’exploitation illicite (Reuters). Pendant la suspension, une mission spéciale conduite par l’Inspection générale des mines doit vérifier la légalité des exploitations, afin de freiner la fraude et l’exploitation illicite des minerais dans la province. L’or, la cassitérite et le coltan du Sud-Kivu sont surtout extraits par des creuseurs artisanaux.
En 2025, la RDC avait déjà interdit le commerce des minerais de dizaines de sites miniers artisanaux du Nord et du Sud-Kivu, en invoquant des preuves que l’approvisionnement illégal finançait des groupes armés (Reuters). Le CERC demande que les conclusions de la mission d’inspection soient publiées, site par site, pour que creuseurs, communautés et acheteurs sachent quelles exploitations sont légales.
Sources : déclarations du gouverneur Jean-Jacques Purusi Sadiki devant la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale française, 2 avril 2025, rapportées par l’Agence Ecofin (Bankable), 14 avril 2025 et Actualite.cd, 3 avril 2025 ; Reuters, 9 janvier 2025 et 25 mai 2026.
À propos du CERC
Le Centre de Recherche sur l’Anti-Corruption (CERC) est une organisation non gouvernementale congolaise fondée en avril 2017 au Sud-Kivu. Avec les jeunes au cœur de son action, le CERC travaille avec les écoles, les communautés, les institutions publiques et ses partenaires pour promouvoir la transparence, la redevabilité et l’intégrité en République démocratique du Congo. Il dispose du statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC) depuis 2021. Pour en savoir plus : Qui sommes-nous.
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